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Quatre réflexions en marge d’une refondation

Pour un courant libertaire de masse

Ruptures (mai 2009)

Publié le 31 juillet 2009 par Thomas T.

Avant de penser avoir une influence sur la société, sans parler de faire la révolution, il faudra que les anarchistes puissent atteindre une certaine masse critique. Pour y arriver, l’accumulation de forces est insuffisante, il faut aussi faire un saut qualitatif voire une petite révolution culturelle.

Malheureusement, certains traits caractéristiques du militantisme révolutionnaire sont de véritables repoussoirs pour l’immense majorité de la population. Il y aurait deux ou trois petits trucs à changer qui hypothèquent notre avenir...

anarkismo.net

 Une question de vocabulaire

(feu sur la langue de bois !)

Qu’on le veuille ou non, les libertaires partagent un langage de spécialistes qui n’a aucun écho en dehors d’un petit cercle d’initié-e-s. En fait, pour être plus précis, une bonne partie de notre vocabulaire est carrément incompréhensible pour le commun des mortels et porte souvent à confusion pour les autres. Idéalement, on parle (et on écrit) pour être compris. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Prenons un exemple simple : propagande. Ce mot a une connotation éminemment positive dans l’extrême-gauche. Par contre, le même mot a une connotation négative chez l’immense majorité des gens et rime avec manipulation et mensonge. Et nous, on n’arrête pas de dire qu’on fait de la propagande ! Il en va de même avec plusieurs de nos concepts clefs et une partie de notre propagande (décidément !) qui est mal comprise (même chez les militant-e-s), ce qui vient créer une barrière superflue entre ce que l’on veut dire concrètement et... ce que (presque) tous les autres comprennent.

Non seulement l’utilisation d’un langage spécialisé rend une partie de notre travail politique inefficace, en ajoutant un filtre qui brouille la communication, mais elle rend l’intégration au mouvement plus ardue. On fait peur à beaucoup de gens, qui craignent de ne pas être à la hauteur, tandis que d’autres pensent que ce n’est pas pour eux parce qu’ils n’ont pas un profil intellectuel. Bref, la langue de bois est non seulement rebutante mais également intimidante.

Il faut faire attention à ce que l’on dit et comment on le dit. En bref, si on veut devenir autre chose qu’un mouvement d’intellos, il faut utiliser un langage que tout le monde comprend, une langue neutre. Normalement, toutes nos idées peuvent s’exprimer simplement, dans un langage de tous les jours (si vous en doutez, retournez lire Malatesta...). Il serait utile, même à l’interne et « entre-nous », de systématiquement faire l’effort d’expliquer et présenter nos idées en langage courant (autrement dit, de vulgariser). Par exemple, plutôt que de parler d’agitation et de propagande, on pourrait parler d’information et de sensibilisation ou de diffusion des idées. Ça aura peut-être l’air moins hard-core mais au moins on s’assurerait d’être bien compris par tout le monde (incluant les nouvelles personnes impliquées dans nos groupes, qui n’ont pas tous et toutes de bac ès discours d’extrême-gauche (ni même de bac, d’ailleurs !)).

 Une question d’attitude et d’ouverture

(à bas l’arrogance et le sectarisme)

La lutte politique peut être particulièrement dure. Il est normal, surtout quand on va à contre-courant et qu’on est la cible de critiques plus ou moins honnêtes et plus ou moins constructives, de développer des mécanismes d’autodéfense. L’ennui c’est que les mêmes mécanismes qui nous permettent de survivre peuvent se retourner contre nous. Ainsi, la persévérance et la détermination peuvent se transformer subtilement en mentalité d’assiégé-e-s. La défense ferme de ses positions et la « bataille des idées » peuvent se transformer ou être perçues en arrogance et en sectarisme. Quand la solidarité et la camaraderie se transforment en esprit de corps, on risque fort de se retrouver effectivement « seul-e-s contre tous et toutes ». Et ça, c’est pas bon...

C’est triste mais le Québec est une société molle et consensuelle où ztout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». L’agressivité et la fermeté politique sont presque systématiquement mal perçues. Si les anarchistes veulent percer et se rallier des appuis, il faut adopter un style un peu plus coulant. En braquant l’adversaire politique et en le poussant dans ses derniers retranchements, on risque fort de braquer tout le monde qui n’est pas déjà d’accord avec nous à 100%. Il faudra apprendre à distinguer la lutte politique contre l’ennemi —le vrai— et le débat plus large dans « la gauche » ou « le peuple ». Dans un cas, on peut être aussi agressif et baveux que l’on veut mais, dans l’autre, il faut apprendre à être un peu plus pédagogique et humble. De toute façon, dans tout débat public, ce n’est jamais l’interlocuteur que l’on cherche à convaincre mais plutôt « le public » qui regarde. Alors il faut faire attention à ce que « le public », qui est probablement ambivalent, ne s’identifie à nos opposant-e-s si nous avons le malheur de les transformer en victimes...

 Pour un mouvement qui dure

Militer sans s’aliéner

L’un des gros problème avec l’anarchisme, c’est qu’il n’y a pas moyen d’être anarchiste sans être (très) militant-e. Nous souffrons d’une culture activiste qui n’est pas viable pour le commun des mortels (beaucoup de réunions, travail en rush, logique sacrificielle... ). Il faut rompre avec cette culture si l’on veut atteindre une masse critique. Il faut qu’une mère de famille soit capable d’adhérer et de militer sans risquer un burn-out ou se sentir coupable de ne pas en faire assez. L’enjeu est de réussir à intégrer les t‚ches militantes à la vie quotidienne sans s’aliéner.

Si on veut s’inscrire sur le moyen terme, il faut ralentir le rythme un petit peu et en trouver un qui nous permette de durer. Un groupe composé de salarié-e-s ayant des responsabilités familiales ne peut pas se rencontrer aussi régulièrement qu’un groupe d’étudiant-e-s, de chômeurs et de chômeuses. Les gens se tannent vite de la réunionite propre au milieu militant. L’expérience prouve qu’un rythme de réunion mensuel est amplement suffisant si les suivis sont faits et si les comités ont assez de corde pour fonctionner entre les réunions.

 Accueil et intégration

S’inspirer des organisations de masse

L’intégration des sympathisants et des sympathisantes semble également un enjeu crucial. Historiquement, nous avons eu toute la misère du monde à animer un réseau de sympathisants et de sympathisantes. Ceci dit, pour atteindre une certaine masse critique, il faut absolument trouver un moyen permettant de capter toutes les contributions –financières mais surtout humaines et militantes— lorsqu’elles se présentent et favoriser autant que faire se peut la participation du plus grand nombre à la vie du mouvement. À ce chapitre, nous aurions intérêt à nous inspirer des organisations de masse.

À mon avis, il y a deux grandes catégories de sympathisants et de sympathisantes. L’une est composée de personnes qui sont 100% d’accord avec nous mais qui n’ont juste pas le temps d’être membres (ou ne sont pas satisfaites de leur niveau de participation et ne se jugent pas « dignes » de demeurer membres). L’autre est composée de personnes qui nous appuient mais peuvent avoir des bémols sur tel ou tel point. Ce sont en général des personnes qui cherchent à « apprivoiser » l’anarchisme.

Le statut de sympathisant et de sympathisante peut-être un bon moyen de favoriser une intégration soft ou de permettre à des gens de rester en contact et de contribuer lorsque c’est possible, quand leur vie ne leur permet plus de militer à temps plein. Actuellement, c’est impossible parce que l’information pertinente n’est pas accessible (pour l’avoir, il faut passer sa vie sur internet et assister assidûment aux réunions). Si on veut favoriser l’implication des sympathisants et des sympathisantes, il faut qu’ils et elles aient accès à la même information que les militants actifs et les militantes actives et puissent participer aux réunions s’ils et elles le désirent.

Maintenant, pour faciliter la tâche à tout le monde (y compris les membres qui ne passent pas leur vie devant un ordi), ça prend un bulletin de liaison régulier —aux deux mois— dans lequel est rassemblée toute l’information importante pour se tenir au courant et participer à la vie de l’organisation.

Au minimum, un tel bulletin devrait contenir un suivi des mandats et des dossiers ainsi que le calendrier détaillé des réunions et activités à venir. Au maximum, le bulletin contiendrait aussi les comptes-rendus des instances, les rapports d’activités, les propositions et les principaux débats internes.

__

Je suis convaincu que l’anarchisme est à un tournant au Québec.

Ça fait presque vingt ans -depuis la chute du mur de Berlin- que nous avons objectivement le potentiel de devenir le coeur de la gauche radicale.

Depuis le début des années 2000, on y est presque.

Si nous jouons bien nos cartes, si nous faisons preuve d’assez de maturité et d’assez de leadership, nous pouvons atteindre une masse critique et faire un saut qualitatif et quantitatif important.

Il faut oser.


Un texte extrait du hors-série de la revue Ruptures (mai 2009)

A voir :

• Union Communiste Libertaire (Cause Commune)

• www.anarkismo.net


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