GUADELOUPE
« Il y a une grève en Guadeloupe ?... »
Le désintérêt de la metropole pour ses colonies

Publié le 28 January 2009 par
« Il y a une grève en Guadeloupe ?... »
Telle est à peu près la question que posent certains Français de l’hexagone à leurs amis guadeloupéens.
Cela signifie donc qu’il y a quelques infos qui circulent sur les chaînes nationales mais pas suffisamment pour bien comprendre de quoi il s’agit.
On sait que ça remue de ce côté-là des Caraïbes mais on ne sait pas vraiment pourquoi. Et puis, cela semble être un événement mineur : juste des gens sur une île qui manifestent leur mécontentement. Une bande d’illuminés – noirs de surcroît – qui déambulent au son du Gwo-Ka dans les rues de Pointe-à-Pitre relève du fait divers, tout au plus. • Le traitement médiatique de la grève générale La Guadeloupe, c’est aussi la France, alors, bien obligé d’en parler au JT… Le 22 janvier, soit deux jours après le début de cette grève, le JT de 13 heures de TF1 accorde deux minutes au sujet. C’est un début. Y aurait-il une volonté de ne pas trop ébruiter l’affaire à cause de ce qui se prépare ce Jeudi 29 janvier au niveau national ?... Pourrait-on voir un lien entre les revendications guadeloupéennes et celles qui sont mises en avant au niveau national pour ce 29 janvier ? L’Express.fr accorde, au bout d’une semaine de grève générale, une interview au leader de l’UGTG[1], Elie Domota. Il ne s’agit évidemment pas d’un dossier consacré à la Guadeloupe et aux conditions de vie qui diffèrent tant de la métropole, mais simplement de quelques questions échangées rapidement par le biais d’Internet. Le seul point qui semble véritablement intéresser le journaliste c’est de savoir si ce mouvement de grève engage aussi les indépendantistes. En d’autres termes, savoir si oui ou non il s’agirait d’une lutte pour l’indépendance de la Guadeloupe. Une fois que Domota a éclairci ce point en réaffirmant qu’il ne faut pas tout confondre et que le mouvement qui s’est mis en place depuis une semaine vise la qualité de vie, l’interview n’a plus lieu d’être. Nous pouvons être rassurés, cette île qui représente le faire-valoir, la vitrine de la France ne va pas se détacher de l’hexagone, pas pour le moment… Victorin Lurel (PS), président du Conseil régional, a lui aussi eu droit à sa petite interview sur le même site où il s’étonne de l’absence de M. Jégo en Guadeloupe qui préfère aller séjourner à la Réunion pendant cette période de crise alors qu’il est tout de même le secrétaire d’Etat chargé de l’Outre-mer. Si lui-même se désintéresse de cette crise, on peut se demander ce qu’il en est du reste du gouvernement. Lurel termine en soulignant « un réel risque d’explosion sociale » compte tenu du fait que les gens qui sont les plus démunis n’ont rien à perdre et sont déterminés à aller jusqu’au bout. • Lutter contre « la vie chère » et pour le pouvoir d’achat Concrètement, depuis le mardi 20 janvier, une quarantaine de syndicats2 regroupés sous le même objectif appellent à une grève générale et reconductible en vue de lutter « contre la vie chère » et d’effacer les inégalités encore largement présentes entre la Guadeloupe et la métropole. Ce collectif nommé Lyannaj kont pwofitasyon a fait sortir dans les rues près d’une dizaine de milliers de personnes dès le premier jour. À titre d’exemples d’inégalités : le RMI guadeloupéen représente 80% duRMI métropolitain mais les fonctionnaires, quant à eux, perçoivent en Guadeloupe leur salaire majoré de 40% établi sur le coût de la vie. Conclusion : un fonctionnaire a besoin de 40% de plus qu’en métropole pour vivre en Guadeloupe tandis qu’un RMiste a besoin de 20% de moins… « Tout est parti, raconte Elie Domota, de la dénonciation par les syndicats ouvriers des escroqueries qui entourent le prix des carburants en Guadeloupe. Un flou est largement entretenu par l’Etat colonial français, mais aussi par les collectivités locales et les élus, qui trouvent dans la taxation du carburant une bonne partie de leurs ressources. Chômage de masse, discrimination raciale à l’embauche, taxation abusive des biens de première nécessité, escroquerie des établissements financiers, destruction des espaces naturels, échec scolaire, empoisonnement au chlordécone : autant de problèmes à régler pendant que l’Etat finance les banques et les spéculateurs, qui licencient à tour de bras au nom de la crise. »[3] De manière générale, la Guadeloupe souffre des taxes exorbitantes que l’Etat prélève sur de nombreux produits qui conduisent à un coût de la vie excessif et inégal par rapport à la métropole. De même, les importateurs profitent de leur monopole pour pratiquer des marges écoeurantes sur leur produit. Un exemple parmi tant d’autres, le prix du beurre est 80% plus cher qu’en métropole alors que les taxes sur ce produit atteignent au maximum 15%. Il y a un véritable abus. De ce fait, les produits de première nécessité atteignent des prix trop élevés pour qu’une famille modeste parvienne à se nourrir convenablement. Le surendettement devient monnaie courante en Guadeloupe et entraîne les plus démunis à la catastrophe n’ayant plus les moyens de se loger ni de payer leurs factures. • Les principales revendications Les revendications portées par les syndicats - dont l’UGTG en tête - sont les suivantes : Retrouvez toutes les revendications sur le pdf ci-dessous : Rappelons que la Guadeloupe subit une crise qui n’est pas neuve. Elle comptait en avril dernier 41 820 demandeurs d’emploi (pop : env. 450 000 hab.). Ce chiffre n’est pas près de baisser si l’on considère le millier d’élèves qui quitte chaque année le système éducatif sans l’ombre d’un diplôme. Près d’un quart de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Cela fait un paquet de gens mécontents et déterminés qui seront prêts à aller jusqu’au bout. Ils n’ont rien à perdre et souffrent trop des injustices sociales dont ils font l’objet. En 1871 lors de la Commune, le peuple parisien ne s’est-il pas soulevé parce qu’il souffrait ? Il avait faim et refusait de continuer de se faire exploiter. Les Guadeloupéens, eux aussi, en ont assez de se faire exploiter. Ils ont suffisamment souffert avec les esclavagistes blancs et refusent à présent que les descendants directs de ces mêmes Blancs continuent d’exercer leur emprise sur eux. Depuis huit jours, la Guadeloupe vit au ralenti. Les commerces restent fermés et ceux qui étaient encore ouverts ces derniers jours n’ont plus grand chose à vendre. De nombreux barrages bloquent les axes principaux de circulation. Les denrées alimentaires restent bloquées au port. Certaines entreprises se trouvent ponctuellement envahies par les grévistes qui veulent inciter les travailleurs à cesser toute activité. Les Guadeloupéens étaient prévenus. Chacun se débrouille avec ses quelques réserves et tout ce que la nature généreuse peut offrir aux habitants. Personne ne craint le manque car toute l’île est solidaire et ne laissera personne dans le besoin. Ce mouvement est bien perçu dans l’opinion publique puisqu’il concerne un pouvoir d’achat que n’importe qui veut voir réévalué. De moins en moins d’essence, de moins en moins de service, de nombreuses coupures d’électricité, toutes les écoles fermées et pourtant la motivation ne s’essouffle pas. On sait que la cause est juste, alors, on accepte sans broncher. • Dans l’éducation Il est regrettable de souligner que le SNES-FSU (syndicat national des enseignants du second degré), syndicat majoritaire de surcroît, ne se soit pas associé immédiatement aux revendications du collectif Lyannaj kont pwofitasyon. Si les établissements scolaires du second degré ont fermé, ce n’est pas à cause de la forte mobilisation des syndicats du second degré (seulement deux ou trois syndicats avaient appelé dès le premier jour à la grève…), mais parce que les parents ont répondu à l’appel du collectif en refusant d’envoyer leurs enfants à l’école tant que les revendications ne seraient pas entendues. Le SNES, grand absent des manifestations à Pointe-à-pitre des 24 et 25 janvier qui ont mobilisé plus de 40 000 personnes (presque 10% de la population…), se rallie à présent au mouvement. Au bout d’une semaine de bloquage intensif de toute l’île, le SNES se réveille. Peut-être sent-il que ce mouvement est bien plus important que ce qu’il avait imaginé de prime abord, peut-être que le SNES craint d’être le grand oublié au moment de la distribution des récompenses, peut-être pensait-il rejoindre le mouvement au bout de dix jours seulement, c’est-à-dire lors de la manifestation nationale du 29 ? Toujours est-il qu’à présent, il se dit « partie prenante du grand mouvement social et populaire en cours »[5]. Depuis Lundi 26 janvier, le SNES est porteur de revendications urgentes concernant l’éducation. Il a fallu attendre une semaine pour que ce syndicat dit « de gauche » se mêle au mouvement alors que l’éducation reste au cœur des questions concernant une vie meilleure. Les constats et revendications sont les suivants : • Le manque criant de postes, tant d’enseignants que de personnels de vie scolaire ou médicaux-sociaux. Comment en effet sérieusement affirmer vouloir lutter contre l’échec scolaire et l’exclusion, lorsque parallèlement on supprime tous azimuts postes et moyens, empêchant ainsi les personnels d’accomplir pleinement leurs missions ? • Une précarité et des conditions d’exercice insoutenables des personnels non titulaires. Que dire de l’interprétation surréaliste et inacceptable des textes réglementaires relatifs au contrat à durée indéterminée (CDI). • Une multiplication abusive des services effectués sur plusieurs établissements conséquemment aux suppressions de postes. • La construction rapide de nouveaux collèges pour mettre fin aux trop nombreux collèges en sureffectif, responsabilité directe du Conseil Général. De plus que dire de la vétusté de nombre de collèges, en termes de matériel (chaises, tables, matériel informatique, …) • La situation désastreuse du bâti scolaire dans le premier degré, sous l’indifférence de nombre d’élus municipaux qui daignent rarement participer aux CEN ! • L’attitude de certains chefs d’établissement confondant autorité et autoritarisme ! Et l’interrogation ainsi que l’indignation soulevée par les agissements de quelques responsables du rectorat jouant au « Django », au mépris du devoir de neutralité et du respect du droit ![6] D’ailleurs, il semble que l’on comprenne mieux les motivations du SNES à la fin du communiqué lorsque M. Créantor annonce un possible mouvement qui s’étende au niveau national. « Se pourrait-il aussi que le mouvement social guadeloupéen soit le précurseur d’un vaste mouvement social national comparable aux grandes grèves de 1995, voire carrément de mai 1968 ? »[7] Il était donc temps que le SNES participe… Lorsqu’on lutte pour une vie meilleure, l’éducation doit être placée au centre du mouvement. • Pourquoi les négociations n’ont toujours pas abouti Dimanche 25 janvier, après une tentative avortée, les syndicats se sont réunis avec le préfet et autres représentants du gouvernement. Les syndicats ont refusé une trêve du mouvement durant les négociations et demande des actions significatives de la part du gouvernement dans la semaine qui vient. Le préfet maintient que c’est impossible et Elie Domota de rétorquer que lors du blocus pour baisser le prix du carburant, une semaine avait suffi. Bref, les syndicats n’ont pas baissé les bras et ont au contraire affirmé qu’on ne faisait pas de trêve dans un mouvement de grève sans avoir obtenu quoi que ce soit. Mardi 27 janvier, nouvelle tentative de négociation avortée puisque les dirigeants avançaient le mois de mars pour mettre en place quelques-unes des revendications des grévistes. Cela peut donc continuer ainsi pendant un long moment. Mais, si le gouvernement ignore les demandes des syndicats, il pourra s’attendre à une véritable révolte. D’autant plus que M. Domota a bien fait d’interroger le préfet à propos des deux avions de militaires qui atterrissent quotidiennement sur l’île. Mais ce dernier a feint d’ignorer la question… Le but de la manœuvre serait-il de ne rien accorder aux Guadeloupéens et d’employer la force si le mouvement s’embrase ?... • Un mouvement départemental qui s’étend au niveau national ? Dans quelle mesure ce mouvement peut-il prendre une ampleur nationale si l’information n’est pas relayée en métropole ? Dans quelle mesure peut-il y avoir une passerelle entre les revendications guadeloupéennes et métropolitaines ? Le mécontentement général qui règne en métropole est suffisant pour générer un mouvement national fort en ce jeudi 29. Tous les secteurs d’activité sont touchés par ce mouvement. La mobilisation sera considérable mais inutile s’il n’y a pas de suites. L’exemple d’une Guadeloupe déterminée qui refuse de continuer à se faire exploiter pourrait alors servir de déclencheur à un mouvement plus vaste. Des appels à la grève générale et illimitée se font d’ailleurs déjà entendre dans l’Hexagone…
La baisse immédiate de 50 cts du prix des carburants ;
La baisse des prix de tous les produits de première nécessité et de tous les impôts et taxes ;
Une augmentation du salaire minimum de 200 Euros nets ;
La baisse du prix de l’eau et des transports de passagers ;
La titularisation de tous les précaires publics et privés ;
Le reversement des sommes abusivement perçues par la SARA et les Collectivités dans un fonds destiné à la formation et à l’emploi des jeunes et à l’organisation d’un véritable service des transports de passagers ;
La restitution par la SARA des trois millions d’Euros versés par l’Etat et les Collectivités ;
La création en remplacement de la SARA d’un service public d’approvisionnement et de distribution des carburants garantissant la transparence, la qualité et l’accès à un carburant au meilleur coût ;
La sauvegarde du patrimoine de l’Hôtel Kalenda et le reclassement de tous les salariés de Kalenda et Anchorage ;
Le développement de notre production afin de satisfaire les besoins de la population ;
Le droit à l’éducation et à la formation pour la jeunesse et les travailleurs de notre pays ;
La priorité à l’embauche et aux postes de responsabilité pour les Guadeloupéens et le refus du racisme à l’embauche.[4]
Notes : 1 Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens. 2 Liste des syndicats : ADIM - AFOC - AKIYO – AN BOUT’AY - ANG - ANKA – ASSE - KAP Gwadloup - CFTC - CGTG - COMBAT OUVRIER – CONVENTION POUR UNE GUADELOUPE NOUVELLE – COPAGUA – CSFG - CTU – ESPERANCE ENVIRONNEMENT – FO – KAMODJAKA - LES VERTS - MADICE - MOUVMAN NONM - PCG - SOS B/Terre ENVIRONNEMENT -SPEG - SUD PTT GWA - SYMPA CFDT - TRAVAYE é PEYIZAN - UDCLCV - UIR CFDT - UGTG - UPG - UPLG - UMPG - VOUKOUM 3 20 janvier 2009 : Interview du secrétaire général de l’UGTG. 4 Revendications relevées sur le tract d’information de l’UGTG. 5 Communiqué du secrétaire académique du SNES, Uysse CREANTOR. 6 ibid 7 ibid
Des commentaires ?
« Il y a une grève en Guadeloupe ?... » Le vendredi 30 janvier 2009 ce sont environ 60 000 personnes qui ont défilé dans les rues de Pointe-à-Pitre à l’appel du collectif LYANNAJ KONT PWOFITASYON : le mouvement continue et s’amplifie, alors que l’Etat a quitté la table des négociations et décidé unilatéralement de changer la méthode de travail à laquelle il avait pourtant souscrit quelques jours auparavant... Les médias de métropole se gargarisent d’une journée de mobilisation, générale et unitaire, certes, mais déjà sans lendemain et demeurent toujours silencieux sur notre mouvement social guadeloupéen qui dure et se durcit depuis 12 jours....
Commentaire de Pascal le 2009-01-31 13:45:38
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